18ème Designe

Discussion avec 18ème Designe, qui a fait sienne une technique encore peu connue en France : le digital painting.


Visitez sa page Instagram !


(c) 18ème Designe


Etant un artiste digital, trouves-tu que les réseaux sociaux sont importants pour les artistes actuels ?

Primordial même ! Il est en train de se passer dans le monde de l’art ce qui s’est passé il y a quelques années avec la musique et les maisons de disque. En tant qu’artiste, nous avons de moins en moins besoin des galeries pour nous faire connaître, ce qui inverse le rapport de force et la logique de création : ce sont les galeries qui viennent vers nous parce qu’on a déjà une audience, et donc on est maîtres de ce qu’on veut montrer ! Si tu dépends d’une galerie pour vivre et que tu vends un certain type d'œuvres, tu vas essayer de les reproduire alors que ce n’est pas forcément ce qui te fait kiffer en tant qu’artiste. En plus, je veux que mes œuvres restent accessibles à tous et en passant par un intermédiaire, forcément c'est plus cher ... je préfère qu’on me contacte en direct puisque c’est possible ! Maintenant, les galeries restent utiles et c’est gratifiant d’exposer ses œuvres dans une galerie qui t’a repérée ou que tu as choisie. Mais j’aimerais ne jamais avoir à signer dans une galerie pour ne pas perturber ma créativité.

Justement, cette créativité, d’où te vient-elle ?

J’ai un rapport très personnel à mon art. Après un parcours dans la communication, j’en ai eu marre des contraintes qui pesaient sur le métier, avec des cahiers des charges de clients qui bridaient complètement ma créativité. Je me suis alors mis au digital painting, au début inspiré d’un portrait de ma femme.


Comme la discipline est très peu développée en France, j’ai contacté Aaron Griffin aux Etats-Unis qui m’a donné pas mal de tutos, de conseils, puis des artistes mexicains, indiens, etc. ... pendant deux-trois ans, et à un moment, le photographe Ed Peter a voulu m’envoyer des photos à reprendre dans mes œuvres, et c’est là que je me suis rendu compte que les enfants avaient une importance particulière dans mon travail parce qu’ils me renvoient à ma propre enfance. Puis j’ai voulu diversifier mes sources, notamment pour avoir une diversité culturelle des modèles et ça m’a pris 4-5 ans pour trouver un photographe par continent avec qui collaborer, et que je cite pour chacune de mes œuvres. Finalement j’ai vraiment besoin de cette base de travail pour transposer mes émotions dans l’image et les retravailler selon mes techniques et mes inspirations. À la fin, l’image de départ est vraiment changée, le regard est différent, les couleurs sont différentes ...


Ci-dessous : photo de Ed Peters, reprise par 18ème Designe

(c) Ed Peters

(c) 18ème Designe


Ton style a évolué au fil du temps ?

Grave ! Je me rends compte que je travaille par série. En général mes oeuvres marchent par 2 ou 3.


Mon art est en constante évolution, mais la technique aussi. J’utilise des logiciels qui s’améliorent et évoluent tout le temps : en ce moment par exemple je regarde ce qui se fait sur le video mapping. Par ailleurs, mon imprimeur vient de me proposer l’impression 3D, donc je vais voir si je peux l’intégrer dans mes créations. Ce qui est intéressant, c’est de voir qu’en fonction des continents, les techniques sont très différentes. On a tous les mêmes outils (tablettes, stylo, etc.), mais chaque digital painter possède et développe sa propre technique et sa propre inspiration. C’est comme dans toutes les disciplines artistiques, on s’inspire aussi de ce que font les autres et on voit si on l’incorpore dans son expression personnelle - par exemple, est-ce que je fais le background après le portrait, ou avant, ce qui permet d’intégrer des éléments du background dans le design ...

Clairement la différence du digital painting avec les autres techniques, c’est la spontanéité, si je n’aime pas une couleur, je la change instantanément ! le revers de la médaille, c’est qu’une œuvre n’est jamais finie, on peut toujours l’améliorer ...


Est-ce que pour toi la rue est avant tout une vitrine où exposer son art ou tu l’intègres dans ton process de création ?

La rue, c’est 80% de mon travail. Au début je travaillais chez moi et je me considérais juste comme un peintre digital. Et puis sur YouTube j’ai vu avec mon frère un artiste, qui faisait la même chose que moi, coller ses créations dans la rue.


Ça a été une sorte de déclic, et mon frère m’a poussé à le faire aussi. Le lendemain il m’avait acheté le matériel, imprimé un design que j’avais fait, et il m’a dit “Vas-y”. Quand je l’ai fait, j’ai ressenti une émotion très forte, et une interaction avec le public s’est mise en place, c’était incroyable. Depuis ce jour-là, je ne peux plus m’arrêter, je recherche cette interaction. Certains préfèrent coller tôt le matin ou tard la nuit, moi je le fais à 15h pour être avec les gens. Je me suis pris quelques amendes mais tant pis ça les vaut !

En plus, en créant dans la rue, on n’a plus besoin d’envoyer des dossiers de presse etc., on est connu par son travail que tout le monde peut voir. L’échange, c’est la base de l’art, ça ne doit pas être la vente. En tout cas ce n’est pas mon moteur, j’aime l’idée que quelqu’un puisse venir à une expo et repartir avec une de mes œuvres. Lors de mon expo, à la Galerie Le Phare dans le 9ème arrondissement de Paris, une étudiante est venue et elle est repartie avec deux tableaux !


(c) 18ème Designe


J’ai l’impression que tu as une approche assez militante de ce que doit être l’art. Tu te sens appartenir à un mouvement artistique, au street art ?

Mes œuvres se définissent par le digital. Alors oui, je me sens appartenir au mouvement du street art mais en quelque sorte à une nouvelle école. Ce que je fais est assez nouveau, peu connu et surtout peu compris de beaucoup d’autres artistes. Il y a des questions et des doutes sur la technique en elle-même, mais ce n’est pas la technique qui définit la qualité d’une œuvre.


Qu’elle soit réalisée à la bombe, au pinceau ou à la tablette, quelle importance si elle procure des émotions au public ? Le côté digital interroge parce qu’il donne l’impression que c’est l’ordinateur qui fait tout, ce qui est absolument faux. Un pochoiriste qui vectorise ses images sur ordinateur puis qui a recours au laser pour découper ses pochoirs, ça choque moins alors que tout a été informatique avant d’arriver jusque là. Ce qui compte c’est les émotions véhiculées à la fin.


Quand je suis allé faire mon intervention au festival B612, au début les gens étaient sceptiques et quand ils ont vu tout le boulot derrière et le temps que ça m’a pris de coller les contours du panneau, ils ont été impressionnés !


Le digital painting est peu connu, mais c’est une discipline à part entière !

Oui, des étudiants en école de design sont même venus me voir pour me demander comment je faisais, avec quel logiciel etc.


J’adore leur conseiller des tutos, des façons de faire qu’ils ne connaissent pas et qu’ils peuvent intégrer à leur propre style. Et si ça se trouve dans quelques années je verrai une de ces personnes coller dans la rue une image qu’ils auront créée eux-mêmes !

L’idée de transmission est très importante pour moi, parce que sans les personnes qui m’ont aidé, je ne serais pas là aujourd’hui.


(c) 18ème Designe


18ème Designe à la loupe

L’artiste vivant qui t’inspire le plus ?

Aaron Griffin pour l’art digital ; Hopare en France.


L’œuvre dont tu es le plus fier ?

Je mets tellement de moi-même dans mes œuvres que c'est difficile d'en choisir une en particulier ... il y en a une que personne n’a vue, qui m’est très personnelle et qui est accrochée chez mon frère. C’est un portrait de mes deux parents, que j’ai perdus quand j’étais très jeune, lorsqu’ils avaient 22 ans et qu’ils venaient de se rencontrer. J’ai dû faire 200 versions de ce tableau avant d’arriver au résultat final.


Tu as des projets pour les mois à venir ?

J’ai un projet un peu fou, une Street Expo : un énorme mur avec quinze grands collages différents, avec un QR code à côté de chacune, et les gens dans la rue pourraient faire des enchères sur les collages. À la fin de l’expo, les gens recevraient l’œuvre tranquille chez eux, bien encadrée comme s’ils l’avaient achetée en galerie.