Brève #2 - tentative de définition du street art

Le street art, qui englobe une grande pluralité de pratiques et de techniques, fascine. Dans les moments où les libertés sont de plus en plus contraintes, la liberté dont s’emparent les artistes apparaît pour bon nombre de passants comme un idéal dont ils sont privés. La créativité est par ailleurs en permanence érigée comme une qualité essentielle pour tous, quelle que soit son activité. Ces deux éléments, s’ils ne sont bien sûr pas les seuls, expliquent au moins en partie l’intérêt grandissant du public pour le street art.


Comme toute étiquette bien marketée, elle est donc très disputée, d’où le besoin ressenti par beaucoup d’en proposer une définition qui profitera à ce qu’ils souhaitent en faire : défendre et préserver ce mouvement de contre-culture, faire monter la cote de certains artistes qui se réclament du street art, adhérer à un état d’esprit, etc. Parmi toutes ces définitions, celle de Codex Urbanus a le mérite d’être simple, claire et tranchée : relève du street art toute œuvre à la fois gratuite, éphémère et illégale.


Cependant, si l’on s’en tient à cette définition, on pourrait dire que toute œuvre exposée dans la rue de façon illégale relève du street art, puisque de facto il est très difficile de rendre payant son accès et que les conditions météos, le temps et les gens qui passent peuvent dégrader l’œuvre. C’est la notion d’intention de l’artiste qui fait le lien entre cette définition et celle que je souhaite proposer.


On pourrait d’ailleurs considérer que tout artiste qui se décrète street artiste en est un, parce qu’après tout pourquoi pas si cela lui fait plaisir. Cela serait pourtant une erreur pour les observateurs, les amateurs et les artistes de s’en arrêter là. En effet, le street art est non seulement un mouvement issu d’une génération quasi-spontanée d’artistes, qui s’ignoraient pour la plupart, mais également l’héritier d’une histoire de l’art, un aboutissement et une étape dans le déroulement de plusieurs courants artistiques.



Il convient ici de bien préciser ce que le street art n’est pas et ne peut être, à savoir l’art du maniement de la bombe. Si cet outil est devenu, et on comprend bien pourquoi, un symbole fort de ce mouvement artistique, de nombreuses autres techniques se sont développées dans la rue et la bombe est maintenant allègrement utilisée en travail d’atelier (notamment pour justifier d’une appellation de street artiste auto-proclamée).


Si l’on limite le street art à la réalisation d’œuvres sur les murs publics, de la collectivité, il serait impossible de dater précisément l’apparition de cette pratique tant elle est ancienne : les hommes préhistoriques peignaient dans leurs cavernes, les romains écrivaient des messages politiques (ou non !) sur les murs de leur cité (voir Mireille Corbier, l’écriture en liberté), les noms des occupants des plus anciennes prisons et écoles sont gravés dans leurs parois en pierre, ...


Le street art moderne, tel qu’on le connaît aujourd’hui, dérive d’une pratique qui a émergé dans les années 60 aux États-Unis, le graffiti. Primaire, spontané, instinctif, le graffiti apparaît d’abord comme un jeu social entre des jeunes qui cherchent à exister dans une société morcelée qui les tient à l’écart. Comme tous les jeux, et malgré des origines de contre-culture rebelle, celui-ci répond à certaines règles.



Tout d’abord, le but du jeu est de se faire connaître, de marquer la ville de sa présence et de revendiquer son existence en tant qu’individu. Cela passe par l’occupation la plus importante possible de l’espace public. Il faut, par la répétition de son geste, devenir une présence familière.


Répondant dans un premier temps à des enjeux de reconnaissance et de territoire, le graffiti invente ensuite ses codes d’esthétisme. La maîtrise de la technique picturale du graffiti s’apprend, se transmet et se développe entre générations de graffeurs. Le travail sur la lettre permet de perfectionner son style, de le rendre reconnaissable. Ainsi, la forme des lettres ou les compositions sont reconnaissables selon les artistes bien sûr, mais également selon les crews (collectifs de graffeurs) et régions du monde (voir l’alphabet Pixaçao au Brésil).


Le graffiti comme mode d’expression libre et spontané peut être non seulement un vecteur de revendication, mais également de provocation, d’affirmation de soi et de sa technique. Le geste de s’exprimer sur des murs visibles du public et/ou de ses pairs n’est donc pas anodin, loin de là. S’exposer aux yeux et à la critique de tous, prendre le risque de se faire prendre, trouvent leur justification dans le besoin irrépressible d’appartenir à un groupe, à un mouvement, d’exprimer des choses par la peinture. Un des éléments caractéristiques du street art est donc l’élan présidant à la création - mélange de défi envers les autorités, ses pairs, soi-même et d’un besoin d’expression et de liberté à satisfaire.


Devant l’ampleur du phénomène et le sentiment de dégradation induit par la prolifération des graffitis en zone urbaine, la pratique a vite été pénalisée, les artistes poursuivis. Les jeunes cherchant à exister dans l’espace public, en plus d’être “marginaux”, deviennent aussi des hors-la-loi. La question peut d’ailleurs se poser de savoir si l’interdit n’exerce pas un attrait pour un certain nombre d’entre eux. En tout cas, l’illégalité est essentielle dans la définition du street art, puisqu’elle amplifie l’enjeu du défi. Le risque de se faire prendre est une donnée du jeu, la capacité à rester hors d’atteinte devient un art, que Banksy a parfaitement mis en scène dans son jeu du chat et de la souris avec la police britannique.


Il n’y a selon moi pas vraiment de sens (en dehors de l’aspect commercial) à s’auto-proclamer street artiste : c’est d’abord une caractéristique inhérente à une démarche artistique.


Être présent dans l’espace public, revendiquer son existence en tant que personne, en tant que citoyen, tout en défiant l’autorité de façon ludique mais assertive, réfléchie et travaillée, voilà l’essence du street art.