4 noms dans le Street Art

Comme nous le disions dans un article précédent, “un des éléments caractéristiques du street art est donc l’élan présidant à la création - mélange de défi envers les autorités, ses pairs, soi-même et d’un besoin d’expression et de liberté à satisfaire.” Partant de ce fragment de définition, nous allons nous pencher sur 4 noms qui font ou qui ont fait le street art en répondant à cette définition : en quoi sont-ils représentatifs de ce mouvement, et en quoi peuvent-ils encore inspirer les jeunes générations ?


Taki 183

L’un des premiers, sinon le premier à avoir écrit son nom partout dans New York, au point de susciter l’intérêt et la curiosité des médias. Le 21 juillet 1971, en page 37 du New York Times, paraît sur trois colonnes un article intitulé “Taki 183 Spawns Pen Pals” (que l’on pourrait vaguement traduire par “Taki 183 et ses copains qui manient le marqueur”) qui dresse le portrait de ce jeune de 17 ans dont le pseudonyme apparaît partout. C’est le premier article consacré à un tagueur, et sa notoriété prenant une nouvelle dimension, une ribambelle de jeunes vont se mettre à l’imiter en écrivant leur nom associé à leur numéro de rue.


Derrière l’acharnement de Taki à recouvrir les murs de la ville, on note comme une pointe de défiance envers les autorités et les sanctions encourues : “Je travaille, je paye mes impôts, ça ne fait de mal à personne (...) pourquoi ils s’en prennent aux petits et pas aux politiques qui collent des affiches de campagne partout ?”.


Pourquoi marquer les couloirs du métro, les camions pizza, etc ? Simplement parce que. L’envie de marquer le territoire, de se démarquer et de faire les choses pour soi ont été ses seules motivations. Il déclarait alors “Je le faisais partout où j'allais. (...) On le fait pas pour les filles ; elles ne semblent pas s'en soucier. On le fait pour soi-même. On le fait pas pour être élu président.” Peut-être pas président, en tout cas Taki était considéré par les jeunes de son quartier comme le ‘King’.

Photo : Martha Cooper


Azyle

L’aspect ludique du graffiti s’illustre parfaitement avec la démarche du célèbre Azyle. Ce graffeur s’est fait connaitre dans les années 90 et 2000 pour ses dégradations de trains spectaculaires, mais aussi pour avoir tagué des chars militaires et ni plus ni moins que le Concorde.


Ce qui l’intéresse dans le tag, c’est cet aspect vandale et gratuit : il n’a jamais cherché à faire commerce de sa pratique. Au contraire, il édicte une sorte de morale du vandalisme, dans laquelle la gratuité du geste lui donne toute sa beauté. De même, selon lui, la performance et son résultat ne peuvent être pertinents que dans leur contexte de réalisation, dans le métro par exemple. Loin de vouloir gagner de l’argent via cette discipline, il assume au contraire d’avoir été interpellé par les autorité et d’en affronter les conséquences (la RATP lui a réclamé 138.000 € de dommages). Ce qui est intéressant, c’est qu’Azyle, au lieu de contester vainement les faits reprochés, les a bien reconnus et a monté un dossier de contre-expertise bien documenté, qui proposait un mode de calcul des amendes selon lui plus proche de la réalité.


Azyle passe pour de nombreux tagueurs pour un modèle du genre, de son art du déguisement à ses interventions osées et irrévérencieuses. Peu étonnant dès lors, que des artistes aujourd’hui confirmés comme JonOne aient été inspirés par celui que Télérama a qualifié en 2015 de “sacré client, [d’un genre] dont [la RATP] ne soupçonnait peut-être pas l’existence : le graffeur intelligent”


Photo : Azyle


Banksy

Comment ne pas évoquer Banksy quand on parle des modèles dans le street art ?

Avant de devenir le phénomène marketing que l’on sait, on ne peut que reconnaître son sens de la mise en scène. En habitué des happenings engagés, il organise régulièrement des performances autour des causes qui lui tiennent à cœur. Pour simplifier, ses interventions véhiculent trois types de messages : des plaidoyers pour la paix, des alertes sur les problèmes sociaux et une critique de la police et de l’establishment.


Banksy met d’ailleurs en scène ce jeu du chat et de la souris avec les autorités, notamment via la publication de livres où il relaie entre autres les messages reçus de leur part (“You are an acceptable level of threat”). Moqueur et critique des mécaniques du marché de l’art, on pense bien sûr à cette session d’enchères à Sotheby’s en 2018 où l’œuvre s’est auto-détruite au moment de l’adjudication, et qui marque l’un de ses derniers coups d’éclat en date.


Banksy illustre le street art dans son aspect illégal, dans sa lutte avec les autorités, mais aussi dans ses contradictions. Lucide sur la situation du marché de l’art mondial, l’intérêt pour l’artiste anonyme illustre dans quelle mécanique le street art a été amené depuis quelques années - institutionnalisé pour être mieux contrôlé.


Photo : Instagram


1UP

Collectif fondé à Berlin en 2003, qui a pour particularité de ne pas mettre en avant l’individualité de ses membres : chez eux, le collectif prime. Cela va complètement à rebours de la philosophie du graffiti dont l’essence est de mettre en avant sa signature. Avec eux, la notion de jeu et de défi prend une toute nouvelle dimension, celle du sport collectif. Le but est pour eux d’inscrire le nom du crew dans les endroits les plus improbables, les plus visibles, en un minimum de temps.


Profondément vandales, les 1UP parviennent à taguer un wagon de métro entier le temps de son arrêt en station ... et à s’éclipser en un claquement de doigts. En les voyant opérer sur leurs différentes vidéos de promotion on se rend compte que l’aspect qu’ils mettent en avant, au-delà du tag (dont la forme est assez basique), c’est la performance ! Celle-ci demande un niveau de préparation et de coordination hors normes, un peu comme si ces artistes réalisaient un braquage comme dans les films.


C’est cette puissance de la performance qu’ils semblent rechercher. Les 1UP n’exposent qu’à de rares occasions, les membres restent anonymes (ce qui au passage en dit sur les valeurs véhiculées au sein de ce mouvement), mais l’effet que font leurs performances les plus spectaculaires (voir la fuite en rappel) provoquent la réaction exacte que cherche tout bon street artiste : “Wow, c’est trop fort”, un mélange d’admiration, de plaisir et de curiosité, mais aussi de culpabilité de ressentir de tels sentiments positifs devant des actions aussi répréhensibles.


Photo : 1UP