Le street art rend-il vraiment l’art “accessible au plus grand nombre” ?


Futura, "Violent Treasure" Photo : Palais de Tokyo


“Rendre l’art accessible au plus grand nombre”. Souvent cette phrase est-elle prononcée par un artiste pour expliquer son action dans l’espace public, ou par les observateurs pour essayer de comprendre la psychologie des artistes. Mais cette pétition de valeur a-t-elle un sens ?


On voit bien pourquoi les street artistes se sont appropriés cette expression. De façon assez basique, celui qui expose dans la rue se donne à voir à tous, y compris à ceux qui ne cherchaient pas à voir une œuvre d’art pendant leur balade.


Présentée dans la rue, une œuvre est, qu’on le veuille ou non, disponible, visible, accessible. En choisissant des endroits stratégiques et passants, les street artistes cherchent à accroître leur présence auprès du public, à augmenter l’audience de leurs œuvres. De ce point de vue-là, il est donc incontestable que les street artistes rendent leur art accessible à tous ... du moment qu’on passe devant.


Mais la dimension purement numérique de l’affluence d’une rue ne suffit pas à rendre accessible ! Combien de passants ne prêtent pas attention aux œuvres de street art, combien d’œuvres sont ignorées à cause de leur proximité avec d’autres de meilleure qualité ? C’est en partie par le risque pris d’être ignoré que la démarche de mettre ses œuvres dans la rue est belle et courageuse.


Tout d’abord, vouloir “rendre l’art accessible au plus grand nombre” implique que les gens seraient tenus éloignés de l’art.

Mais de quoi parle-t-on lorsque l’on parle d’art ? L’art est quasi-omniprésent dans nos vies : dans l’architecture, dans les films qu’on regarde, dans les musiques qu’on écoute, etc. L’idée selon laquelle la culture et l’art seraient difficiles d’accès est répandue, mais elle est globalement erronée. À moins que l’on ne sous-entende que c’est d’une certaine forme d’art dont les gens sont tenus éloignés.


Dès lors, le street artiste serait celui qui rapproche par son action le public d’un monde auquel il n’a pas accès. Par cette formulation, on met donc implicitement sur le même plan l’œuvre dans un musée (ici le symbole d’une culture “élitiste) et l’œuvre de rue. Alors que l’une a passé l’épreuve du temps et des critiques, l’autre a été proposée par un artiste sûrement talentueux mais qui n’a demandé de permission à personne pour exposer (c’est la beauté du street art). On peut alors se poser la question de savoir si et dans quelle mesure les deux œuvres (“de musée” et “de rue”) se valent vraiment.


Peut-être que les deux œuvres ne se valent pas au plan artistique, auquel cas le street art serait un pis-aller par rapport à la culture muséale. Ce ne serait pas lui rendre justice, tant la culture urbaine est riche, pleine de courants artistiques différents, et qu’elle a su trouver un public par la qualité des œuvres proposées. Ce sont deux cultures qui possèdent chacune leurs caractéristiques singulières et qu’il est possible d’apprécier en connaissance de cause.


Ne peut-on pas considérer que l’œuvre de musée et l’œuvre de rue coexistent, et que chacune possède sa propre valeur ? Deux propositions de valeur différentes, sans être pour autant hiérarchisées, ne peuvent-elles pas exister ? Dans ce cas, pourquoi “rendre accessible au plus grand nombre” ? C’est comme si l’une d’elles, celle des musées, avait failli dans sa mission implicite d’être disponible à tous ?


Est-ce parce que l’accès à un musée est payant (par opposition à la gratuité de la rue) et que cela rendrait cette institution “élitiste” ? Cette hypothèse ne peut être retenue de façon raisonnable, les musées ayant mis en place des tarifs relativement abordables. Pour le prix d’un menu dans un fast food, on peut accéder à une exposition, et pour le prix d’un plein d’essence, accéder en illimité à plus de 15 musées nationaux avec le Pass Sésame ! Par ailleurs, pour celui qui penserait que le prix d’une exposition est une barrière, on comprend mal la valeur qu’il ou elle accorderait à la culture, et donc en quoi cela l'intéresserait que l’art soit accessible à tous ...


Est-ce sinon parce que la culture est concentrée dans des lieux, des villes bien spécifiques ? Aujourd’hui, Internet a pourtant considérablement accéléré et facilité l’accès aux collections : voyez par exemple le catalogue de l’Art Institute of Chicago, qui permet de voir ses Van Gogh, Caillebotte, Seurat et autres, gratuitement et à tout moment ! Les frontières physiques sont en train d’être abolies, et le monde de la culture a lui aussi fait sauter les postes de douane.


Ce n’est donc ni une question de prix, ni une question de lieu si l’accès à l’art et à la culture est jugé difficile pour le “plus grand nombre”. C’est une autre forme d’accès dont il est question, celle de la compréhension des œuvres d’art et du plaisir à les regarder - qui va au-delà du plaisir purement esthétique. On peut bien sûr apprécier une œuvre pour sa beauté esthétique, le choix de couleurs, une forme agréable aux yeux ... mais la culture, saisir les références et les conditions de réalisation d’une œuvre sont des additions au plaisir esthétique. Le plaisir intellectuel à regarder une œuvre peut parfois même surpasser le plaisir esthétique ... c’est ce qui confère sa beauté et sa noblesse à la pratique artistique. Accéder à l’art, n’est-ce pas avant tout une façon de regarder les choses ?


Or, est-ce que le street art permet d’accéder à cette forme d’appréciation de l’art ?

Dans une certaine mesure c’est le cas, mais dans la rue, l’art est présenté sous sa forme brute, souvent sans explication ni justification. Même quand un artiste, comme Andrea Ravo Mattoni, reprend une œuvre “classique” dans la rue, le passant n’a pas forcément le sous-titre, l’explication ou encore l’œuvre originale en tête, ce qui réduit l’œuvre à une performance purement technique. Si le passant est bien exposé à une œuvre classique, est-il pour autant en mesure d’en saisir toute la beauté, tout le sens, dans les quelques secondes qu’il passera devant le mur ?


Par ailleurs, rares sont les œuvre dont le message est facilement compréhensible, soit parce que l’image n’a pas une composition ou une forme explicite, soit parce qu’elle ne fait pas appel à des références culturelles partagées. L’image est souvent présentée aux passants sous une forme la plus esthétique possible afin de plaire rapidement et sans équivoque (les passants sont en général pressés). De nombreux street artistes préfèrent ainsi laisser les spectateurs libres d’interpréter de bout en bout les œuvres qu’ils créent, plutôt que de suggérer une lecture avec la présence de symboles ou de références culturelles partagées.


Les œuvres urbaines sont aussi parfois difficiles à décrypter. La vitesse d’exécution, les calligraphies et signes employés peuvent rendre l’œuvre difficilement lisible par les non-initiés. D’ailleurs dans le graffiti l’un des buts recherchés peut être pour les artistes de tant complexifier leur signature qu’elle en devient illisible. Dès lors, la seule source de plaisir accessible pour le non-initié devient le plaisir esthétique.


Pour apprécier le street art, il faut soit s’en arrêter à l’approche esthétique, soit développer des connaissances (sur les techniques, les artistes, ...) par ailleurs et par soi-même. Internet et les réseaux sociaux jouent un rôle essentiel dans le processus, mais l’art de rue par soi-même ne produit pas de culture. Un néophyte de l’art urbain ne rentrera pas chez lui plus éduqué sur le sujet simplement en se promenant. En revanche la visite d’un musée, avec la lecture des indications sur les œuvres, la location d’un audioguide, etc, lui permettront d’acquérir de nouvelles connaissances qui enrichiront son expérience de l’exposition.


Finalement, si l’on voulait être provocateur, on pourrait dire qu’à vouloir mettre les œuvres de musée dans la rue, par exemple en les réinterprétant, les artistes ont une démarche élitiste, puisqu’ils font appel à un corpus culturel que n’a pas forcément le plus grand nombre. On peut apprécier en revanche un graffiti complexe par sa composition et le travail qu’il représente plus que pour le sens qu’on y trouve. Cependant, même pour apprécier le travail d’un graffeur, encore faut-il savoir à quel point sa technique est particulière et quelle expertise cela demande. Le street art ne rend donc pas l’art accessible dans toutes ses dimensions (prix, lieu, connaissance), et surtout pas “au plus grand nombre”, loin de là ...


En fait, ce n’est pas l’art en tant que tel qui est rendu accessible par le street art, mais la démarche et la pratique artistiques. En effet, quelle plus belle et riche collection de styles particuliers que la rue ?