EMYart's

Discussion avec l'artiste EMYart's : nous avons parlé art de rue, d'expérimentation et des femmes dans le street art.



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(c) EMYart's



Cela fait longtemps que tu fais du street art ?

J’ai commencé en mars 2020. Après une formation en Art du bijou et du joyau à l’Ecole Boulle, j’ai obtenu mon diplôme des métiers d’arts puis j’ai travaillé en tant que designer pour des sociétés de haute joaillerie pendant 6 ans. J’y étais chargée de dessiner les pièces des collections à venir. C’était un métier assez polyvalent et enrichissant mais j’étais frustrée car je sentais que j'étais contrainte dans ma créativité : ce sont toujours les mêmes pièces (collier, bague, bracelet etc) à imaginer, et sur de petits formats. J’ai voulu changer pour retrouver cette liberté créative.


Comment en es-tu venue à travailler dans la rue ?

C’est 18ème Designe, que j’ai rencontré au Phare (boulevard Poissonnière), qui m’a incitée à coller mes dessins dans la rue. Je me suis alors mise à faire des collages mais j’ai vite arrêté parce qu’on me les arrachait ou on les déchirait donc c’est frustrant. Je suis passée au pastel parce qu’un jour quelqu’un avait justement arraché les yeux d’un de mes collages et j’étais tellement énervée que j’ai voulu les peindre à nouveau au pastel. À partir de là, je me suis dit que j’allais dessiner directement sur les murs avec mes pastels.


En dessinant dans la rue, on reçoit des retours tellement puissants ! Mon premier dessin, je l’ai fait pendant le premier confinement, sur un mur de la rue Denoyez, et il a été repris une quinzaine de fois sur les réseaux ! C’est là que je me suis dit "ah d’accord les gens aiment bien ce que je fais en fait !”. Avec tous ces commentaires de gens qui apprécient l'œuvre, ton art prend tout son sens.


La rue est une véritable galerie à ciel ouvert : y exposer te permet d’être indépendant vis-à-vis des vraies galeries et de passer les messages que tu souhaites. Tout le monde peut avoir accès à tes œuvres, je pense qu’il faut commencer par là pour se faire connaître.


Mais la rue, c’est aussi une formidable source de créativité ! Les supports sont extrêmement variés et nous obligent, nous les artistes, à être créatifs pour composer avec ses éléments. À chaque endroit, il faut chercher des moyens, des techniques pour intégrer la pièce dans le paysage. Je me suis rendue compte que les fois où un matériau, un endroit étaient particulièrement difficiles à appréhender, j’ai réalisé mes meilleures pièces.


En même temps j’aime beaucoup créer des contrastes entre des lieux qui peuvent être lugubres ou sales et des dessins qui sont poétiques et colorés. Je trouve que le décalage est intéressant parce que cela donne une dimension supplémentaire au dessin, ça le met en valeur. J’aime bien notamment l’effet du pastel sur le bois abimé.


Et puis quand on travaille dans la rue, il y a ce côté illégal qui est excitant aussi.


Cette illégalité, c’est motivant pour toi ?

C’est en prenant des risques que tu rends les choses intéressantes et que tu as des chances de faire parler de toi. Cet été, dans un petit village du Tarn, j’ai repéré une porte en fer assez jolie. Je me suis demandée s’il fallait que je dessine dessus parce que je ne connaissais pas le lieu, je ne savais pas comment les habitants réagiraient. Finalement je l’ai fait et un monsieur est venu me voir pour me demander s’il pouvait intégrer ce que j’avais fait dans le parcours culturel du village. Plus tard, le maire m’a même appelée pour que je vienne réaliser une façade. Le principe même du street art, c’est de ne pas avoir d’autorisation mais ça peut amener des bonnes surprises!


Cela permet de reprendre un peu des libertés qu’on cherche à nous enlever ?

Oui ! On se donne le droit de faire ce qu’on veut : c’est un retour aux sources, c’est simple, tu vois un mur qui te plait et tu le fais !


Il faut du culot mais pour chaque artiste il y a un élément déclencheur particulier qui fait qu’il se lance. C’est souvent un truc personnel qui vient de tes émotions.


Pour être artiste, il faut de la persévérance et beaucoup de motivation, il faut sortir ses tripes, il faut être possédé par ce que tu fais. Être libre, c’est aussi être hors de sa zone de confort et c’est ça qui permet d’être créatif. J’aime ma liberté, j’en ai besoin !


Tu cherches à transmettre des messages ou ta recherche est purement esthétique ?

Je dirais un peu des deux. En tant qu’artiste, on est là pour passer des messages. Mais la partie esthétique est importante aussi. J’essaie de mêler les deux, mais comme j’expérimente pas mal de techniques, je dois d’abord m'entraîner avec des sujets purement esthétiques avant de proposer un message.


Dans mon travail je fonctionne plutôt par séries dans lesquelles je développe une idée. J’ai fait une série intitulée “Grr” où je peignais des félins avec des signes de force, pour parler de la nature qui reprend ses droits. Une nouvelle série est en cours “Dessine-moi une fleur”, où je dessine des fleurs dans différents endroits de la ville avec cette envie de la re-fleurir.


L’esthétique accompagne les messages. Je pense qu’il faut élargir sa palette de techniques et traiter de thèmes différents pour donner de la richesse à son travail.


Comment t’est venu le choix d’utiliser le pastel à l’huile ?

C’est une expérience que j’ai poursuivie parce que j’y voyais plusieurs avantages. D’abord ça tient bien mais ça s’enlève aussi facilement en cas de problème ! Cela permet d’avoir des rendus intéressants, surtout sur certains matériaux comme le bois usé que j’aime bien travailler.


Cela me permet aussi d’être assez rapide dans l’exécution : en 2 heures je peux couvrir une surface de 170x120 cm.


C’est un bon moyen de communiquer.


Ça rejoint une envie d’expérimenter beaucoup dans ton travail ?

Oui ! Je suis toujours en train de réfléchir à faire évoluer mon travail, dans les techniques et les visuels. Par exemple, à l’atelier, au 59 (rue de Rivoli), j’ai dessiné au pastel une fresque avec une impression de vitre brisée : j’invite les visiteurs à se prendre en photo en train de briser la glace avec un marteau rouge que je leur prête.


J’essaye de créer ce genre d’interactions entre le dessin et le spectateur. J’ai aussi fait une série de 10 tableaux de félin sur des morceaux de lambris et je les ai postés en les mettant en scène, avec la légende “Adoptez-les !”. Je suis toujours en train de réfléchir à comment innover, apporter du nouveau et du captivant pour me démarquer.


C’est important pour moi d’être dans cette dynamique d’innovation, d’évoluer, je ne peux pas rester sur ce que je fais, je dois toujours développer de nouvelles choses.


Quel est ton rapport avec le public dans la rue ?

La plupart des gens sont habitués à voir des artistes peindre dans la rue maintenant.


Cela crée une interaction précieuse d’être dans la rue pour travailler, et ça ne me dérange pas du tout de parler pendant que je travaille.


En plus, je trouve que pour le public c’est beaucoup plus intéressant de voir l’artiste en train de travailler que de simplement voir l'œuvre finie. En tant que spectatrice, je suis beaucoup plus impressionnée par la performance que par l'œuvre finie.


Comment vois-tu la place de la femme dans le street art ? Le stéréotype et l’imagerie street art (la nuit, la rue, l’illégal) renvoient à une image plutôt masculine ...

Oui, mais c’est comme dans plein d’autres domaines ! La joaillerie que je connais bien était un milieu très masculin. Petit à petit, le métier s’est féminisé.

Il n’y a aucune raison pour qu’on n’ait pas notre place au même titre que les hommes. D’ailleurs les festivals recherchent de plus en plus de femmes, il y a de plus en plus un esprit d’égalité. Il faut montrer que nous les femmes, on est là et on a des messages à faire passer.


Moi je suis indépendante et ça correspond bien à ma personnalité d’être dans ce milieu et de ne pas faire attention aux stéréotypes. Le street art est un domaine d’expression où je peux exploiter mon potentiel, notamment grâce au niveau des artistes, qui est très élevé, ça ne peut que te tirer vers le haut ! Il faut avoir un niveau d’exigence élevé pour que ton travail se démarque.


Quelle est ton ambition pour les mois à venir ?

Pour moi cela va être de participer à des festivals qui donnent une visibilité internationale et pour lesquels j’ai les compétences pour participer : la rapidité de l’exécution est aussi importante que la qualité de l’œuvre, et la technique que j’ai développée me permet d'aller très vite.



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EMYart's à la loupe


L'œuvre dont tu es la plus fière ?

Ce sont des volets que j’ai peints avec un visage, je me suis surprise du résultat !


L’artiste vivant qui t’inspire le plus ?

MR Cenzone, il a une technique parfaite



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