Laurier Street

Discussion avec Laurier Street, l'artiste marseillaise qui allie à ses dessins minutieux des paroles de rap français.

(c) Laurier Street


Comment en es-tu arrivée au street art ?

Je dessine depuis toujours et jusqu’à mi-2019, je gardais mes dessins pour moi. Je n’ai jamais fait d’école de dessin, je mène une activité professionnelle “normale” et avant de les coller dans la rue, mes dessins n’étaient que mon loisir.


C’est lors d’une visite à Lisbonne il y a un an et demi que j’ai découvert le collage et que je me suis demandé “pourquoi ne pas coller mes dessins moi aussi ?”.


Maintenant que je colle dans la rue, ma pratique a un peu évolué, j’essaie de donner plus de sens à mes dessins, de les travailler plus minutieusement et précisément. C’est pour ça qu’il vaut mieux les voir de près pour bien voir tout le travail qu’il y a derrière !

Comment choisis-tu les lieux où coller ?

En général, je commence par faire le dessin avant de savoir où je vais le coller. J’aime bien la rencontre spontanée avec un lieu. Se balader dans une ville à la recherche d’un bon emplacement, cela permet d’appréhender l’espace public différemment, ça donne une vision nouvelle de ces lieux.


En revanche, pour ma série sur les poissons de Marseille (ceux qui composent la bouillabaisse), je savais à l’avance que j’allais les placer près de la mer !


L’idée dans mon travail est de rendre leur place aux animaux sur le territoire de l’homme, les intégrer dans la ville.


(c) Laurier Street


Ayant un travail à temps plein à côté, te considères-tu également comme une artiste ?

Je ne sais pas encore si je peux me qualifier d’artiste ou de street-artiste !


Pour le moment, je fais ce que j’aime, et c’est agréable de voir que les gens apprécient mon travail. C’est agréable mais c’est surtout très surprenant, je ne m’attendais pas du tout à ça en commençant ! Depuis mes débuts, j’ai reçu des propositions de projets, des demandes pour animer des ateliers de dessin, pour présenter le street art à des classes d’école, ... même un article dans La Marseillaise !

Quelle est ta définition du street art ?

Pour moi, c’est un musée à ciel ouvert. C’est de l’art accessible à tous ceux qui lèvent les yeux de leurs téléphones et qui se laissent surprendre par les œuvres qu’ils rencontrent. C’est donc un terrain de jeu, pour les passants qui peuvent chercher de nouvelles pièces, mais aussi pour les artistes qui peuvent s’y exprimer assez librement !


En tout cas, depuis que je m’intéresse à cet art, je trouve de vraies pépites dans la rue !


Ce que j’apprécie, c’est que le street art crée une vraie interaction entre artiste et public : à la fois via les messages reçus sur les réseaux mais aussi en direct lors de la réalisation des œuvres dans la rue.


Au début, j’avais un peu peur de la réaction des gens qui me verraient coller, mais plus on le fait naturellement, plus les gens viennent à votre rencontre pour échanger. J’ai été agréablement surprise du nombre de retours positifs : des gens qui me sourient, des personnes âgées qui m’encouragent, des parents qui me racontent que leurs enfants se lèvent enfin pour aller à l’école pour voir si de nouveaux poissons ont été collés, ... c’est très stimulant !


Pour quelqu’un comme moi qui suis d’un naturel plutôt introverti, le street art n’allait pas de soi. Mais c’est une pratique qui m’a permis d’évoluer, de grandir. C’est une pratique très enrichissante car elle pousse à sortir de son appartement, à rencontrer du monde et à partager avec les gens.


Cela permet aussi de s’aventurer sur de nouvelles techniques. Comme les gens me demandent parfois telle ou telle œuvre pour l’avoir chez eux, j’ai fait réaliser des sérigraphies de mes poissons avec un artisan sérigraphe de Marseille - cela m’a fait découvrir tout le processus qui était très intéressant.


(c) Laurier Street


D’où te vient ton inspiration ?

Le graphisme que j’utilise m’est assez spontané : il m’est venu assez naturellement étant enfant et maintenant je continue à le développer. Je ne sais jamais ce que va donner le remplissage de mes animaux, je ne m’y prépare pas du tout.


Pour dessiner les formes animales, je m’inspire des vieilles illustrations animalières qu’on trouve dans les anciens manuels qui permettent de bien comprendre leur anatomie. J’ai beaucoup lu sur les poissons de Marseille pour ma série qui leur est dédiée !


Quand tu postes sur les réseaux, tu accompagnes les images de citations, qui sont extraites de chansons de rap français, pourquoi cette association ?

C’est une façon de faire le lien entre mes deux passions, le dessin et le rap français, dont je suis une grande fan ! J’admire la poésie des textes de certains rappeurs, qui ont des textes très aboutis, très réfléchis et qui me touchent particulièrement.


Les citations que je mets sont toujours pour moi en rapport direct avec l’image présentée, ce n’est pas fait au hasard. Le lien n’est pas toujours évident pour le public mais il a toujours un sens pour moi !

On a parlé de la rue comme un lieu d’émancipation, d’échanges, de libertés, mais est-ce que cela peut être également un lieu de contraintes ?

Oui, ayant fait des études d’urbanisme, je peux dire que la ville n’est pas forcément un lieu pensé pour les femmes. Il est donc d’autant plus intéressant de s’y affirmer en tant qu’artiste. Je pense qu’en tant que femme cela demande un peu plus de courage qu’à un homme de s’exprimer dans la rue, le graffiti étant à la base plus associé aux hommes.


Mais c’est un cliché à dépasser, les femmes ont autant leur place que les hommes dans la rue artistique. Il faut se donner le droit d’y être, on peut occuper la rue au même titre que tout le monde ! Il faut qu’on y aille, les filles !


En ce qui me concerne, on m’a déjà dit qu’on voyait que mes dessins étaient faits par une femme, comme ils sont très minutieux et pleins de détails. Cela ne me dérange pas, au contraire, j’essaie de remettre un peu de féminité dans la ville.


(c) Laurier Street


Laurier Street à la loupe


L'œuvre dont tu es la plus fière ?

C’est le St-Pierre, de ma série sur les poissons de Marseille, qui est à ce jour le dessin le plus évolué graphiquement. Il allie différentes techniques (des points, des traits pleins), différentes formes (des arabesques, des fleurs) et même des lettres, si l’on regarde bien sur le bas du dessin !



(c) Laurier Street

L’artiste vivant qui t’inspire le plus ?

Peut-être de façon inattendue, j’aurais plutôt tendance à citer des rappeurs ! La musique m’accompagne vraiment tout au long de mon process de création, et c’est pour moi normal qu’elle le conclue, en quelque sorte, avec cette citation en guise de légende.


Parmi mes préférés, je citerais IAM (évidemment !), Gaël Faye, MC Solaar, Scylla, Faycal, Médine, ...